Japon : Attention à la troisième flèche

Dans un pays ou les retraités représentent une part de plus en plus importante de la population électorale, il est tentant pour un politicien de laisser se propager une déflation qui de facto améliore le pouvoir d’achat des plus âgés en baissant régulièrement le niveau des prix.

Si Shinzo Abe s’est lancé dans un combat sans merci contre la déflation c’est avant tout pour des raisons géopolitiques.

Le Japon fait face actuellement à :
– La Corée du Nord, puissance nucléaire particulièrement instable et imprévisible
– La Chine, de plus en plus revendicatrice sur l’étendu de son territoire et son accès aux matières premières comme l’illustre si bien le conflit actuel sur les iles Diaoyu-Senkaku (inhabitées et inhabitables mais regorgeant potentiellement de ressources halieutiques et d’hydrocarbures)
– Un allié américain de moins en moins enclin à jouer les gendarmes internationaux
– La Russie, dont l’histoire avec l’archipel nippon n’inspire que très peu de confiance aux japonais (on se souvient de l’annexion des iles Sakhalin a la fin de la seconde guerre mondiale en dépit du pacte de non-agression pourtant signé entre les deux pays)

Dans ce contexte et d’après Shinzo Abe, le pays n’a qu’un seul choix : se remilitariser, restaurer l’image du pays et sa place sur l’échiquier international.

C’est parce qu’il est motivé par une réelle volonté politique et parce qu’il rencontre une forte adhésion nationale que ce programme a beaucoup plus de chance de réussir que toutes les précédentes initiatives.

Les fameuses « trois flèches » de ce plan de relance économique (assouplissement monétaire, relance budgétaire et réformes structurelles) ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Les deux premières flèches ont été décochées rapidement avec une injection massive de liquidité de la Banque du Japon et un programme de dépenses publiques significatif. Mais les sceptiques font remarquer à juste titre que s’il est facile d’imprimer de la monnaie et de la dépenser, il est bien plus difficile de réformer un pays. La capacité du premier ministre à tirer sa troisième flèche est mise en doute, particulièrement depuis le violent mouvement de consolidation de l’indice Nikkei au mois de mai dernier. Les informations publiées récemment montrent pourtant que le Japon est bel et bien sur la voie de la réforme et qu’il serait imprudent de reléguer les efforts du gouvernement au rang des nombreux faux départs que le pays a connu ces 20 dernières années.

– Le gouvernement a annoncé l’abolition d’ici à 2018 du « gentan », ces subventions aux producteurs de riz, lobby pourtant puissant auquel personne ne pensait que le premier ministre n’oserait s’attaquer.
– Le pays poursuit ses discussions en vue de la ratification des accords de partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership)
– Au premier janvier prochain la mise en place des Nippon Individual Savings Account (NISA) va permettre aux japonais d’investir $10k (1 million de Yen) par an en actions domestiques, étrangères, OPCVM non monétaires et ETF en toute franchise d’impôts. Les analystes de Nomura estiment à 68 000 milliards de yen (680 milliards de dollar) les flux qui pourraient se diriger vers les actifs risqués dans les cinq prochaines années, soit près de 8.5% des 800 000 milliards de yen qui dorment sur leurs comptes en banque des ménages japonais.
– L’inflation hors énergie et alimentation pour le mois d’octobre s’affiche à +0.3%, niveau que l’on n’avait pas vu depuis 15 ans
– Le 25 novembre, le gouverneur de la Banque du Japon, Kuroda a réaffirmé sa détermination à maintenir une politique monétaire ultra-accommodante.

De même que Ben Bernanke avait identifié dès 2010 que la hausse du S&P500 était partie intégrante du plan de relance de l’économie américaine, Shinzo Abe sait que l’indice Nikkei est utilisé par de nombreux observateurs comme un baromètre de la réussite de son combat économique et géopolitique.

Il ne faut pas sous-estimer l’impact que peut avoir sur les marchés la détermination politique : l’indice Nikkei n’a pas encore épuisé son potentiel de hausse.

 

David Kalfon
Achevé de rédiger le 1er décembre 2013